Visite à l’atelier de Jean-Denis Maillart

Il est rare de voir un peintre se mêler au siècle autant que Jean-Denis Maillart. Si la mode est un spec­tacle, la peinture, qui pour l’artiste est l’expression de ses sentiments, de sa vision, se révèle comme une constante parade où la beauté dicte sa loi.

Cette fringance à regarder la vie, et la vie la plus noble, Jean-Denis Maillart la traduit par une variété de toiles infiniment riche. Son atelier est une galerie. Le défilé de ses œuvres est un spectacle d’une richesse éclatante.

Le baroque des vieux bois dorés, le mystère des tentures, vont de pair avec les deux statues monu­mentales qui nous accueillent, nu antique et esclave de Michel-Ange, annonciateurs de l’éloquence de la forme. Des petites consoles à têtes de nègres 1830 amusent. Ici le sourire est le signe. Car la mélancolie se réserve pour l’émotion du travail de l’artiste qui dans sa rêverie intérieure puise le secret de sa palette et d’abord l’artiste, ici, vit en plein symbolisme. L’odeur flotte des Fleurs du mal de Baudelaire. Il vient d’il­lustrer de hautes planches évanescentes chargées de poésie et de morbidité mêlées, accablées de visions infernales où la chaire s’émeut dans une descente aux enfers sous-marins du poète des illuminations. Le jeune peintre Jean-Denis Maillart a percé le secret de Rimbaud. Il a vécu avec lui, la plongée tragique, le bondissement au pays des fauves et des chimères. L’âcre poison du génial adolescent trouve en lui son écho. Un invisible rayon lumineux descend sur un portrait. Femme altière aux cheveux rouges dans une robe de style. L’âme d’un visage tourmenté sur une crinoline. Le peintre se délecte du style, des dentelles, des bagues, de toute cette ornementation de la vie à laquelle les vivants attachent une signi­fication secrète.

Un cadre vide au milieu du panneau : ici se trouvait un tableau représentant Dorian Gray : un jeune homme sur un divan, au jabot de dentelles, un chandelier d’argent, un costume de satin, une beauté raphaélique. Mais les archanges y mirent bon ordre : une nuit, le feu jaillit dans l’immeuble. Une flamme brûla le tableau, il ne resta que le cadre. L’ange du mal était retourné aux enfers.

Dans ce cadre vide, monumental, Jean Cocteau a tracé un dessin, visage échevelé comme il sait en imaginer, rencontre de points cardinaux sur l’œil rond, et quelques mots d’amitié. Dans le cadre vide, le poète d’Opium a laissé la trace vivante de sa main.

Jean-Denis Maillart étudie les mains d’une façon très particulière. Il affine leur force ou leur délica­tesse, souligne leur tragique. Mains fortes de ce modèle dont le portrait fut acheté par l’état pour l’offrir en prix au Festival du Cinéma de Cannes, mains telles des ailes de ces jeunes femmes en beaux atours.

Voici le portrait d’Andrée Clément, la comédienne d’un âpre talent, voici très noble, le visage de la princesse Sixte de Bourbon. Voici fracassant de grâce, celui de Madame Raoul Malard, la Parisienne amie du duc de Windsor qui lui a acheté son hôtel du boulevard Suchet. Voici un nu allongé triom­phant. Voici l’adorable arlequin qu’est Mademoiselle Jeanmaire, danseuse étoile si souvent applaudie aux côtés du jeune danseur Roger Fenonjois. Beau portrait de Dacqmine de la Comédie-Française, tête bouclée sur fond lamé d’or. Grâce conquérante de Madame Fiéret.

Homme de la renaissance, poète du camp du drap d’or, Jean-Denis Maillart se repaît du mystère at­tirant du démon féminin ou du secret inquiétant de l’adolescence. Nous avons vu de lui un jeune marin dans une pose abandonnée, tout prêt pour quelque belle ensorceleuse.

Une balustrade de bronze du XVIIIe, une lampe en verre de Venise, de belles photos de Laure Albin Guillot. Jean-Denis Maillart fut l’ami de Paul Valéry qui hantait cet atelier.

Le jeune portraitiste sourit à la vie pour masquer son désarroi intérieur. Il aime le panache, cher à André de Fouquières. Du classique le plus absolu, il enfouit son rêve dans un surréalisme renouvelé. N’est-ce pas le vrai axiome de vie de découvrir l’humanité au-dessus des modes, des styles, dans un éternel toujours le même et intensément expressif ? Ici resplendit la ferveur italienne soutenue par la grâce française.

Pierre Laffont, frère de Robert Laffont

(publié dans Une semaine à Paris, n°10 du mardi 10 décembre 1946, hebdomadaire d’information des spectacles et des arts.)